Portrait d'expo
Praesentia : Myriam Mihindou au Crac Occitanie de Sète.
Vue d’exposition, exposition Praesentia, Crac Occitanie, Sète, 2025.
Il était 18h30 ce vendredi 7 février lorsqu’une foule entrait dans le hall du Centre régional d’art contemporain (Crac) Occitanie de Sète, non pas pour s’abriter de la tempête dans laquelle la ville était plongée, mais pour inaugurer Praesentia, l’exposition de l’artiste Myriam Mihindou, visible jusqu’au 4 mai 2025¹. Parapluie et parka mouillés en mains, les visiteur·e·s attendaient que l’équipe du centre libère la voie pour enfin accéder à l’exposition dont l’ouverture n’a cessé d’être annoncée. Alors que l’attente commençait à en agacer quelques un·e·s, le son d’un micro qu’on tapote se fit entendre. C’est Sébastien Denaja, conseiller régional, ancien député, qui prit d’abord la parole aux côtés des deux commissaires de l’exposition, Marie Cozette et Daria de Beauvais. Ne cessant de s’excuser par avance des termes maladroits qu’il pourrait utiliser afin de décrire le travail exposé, son discours empreint d’humour ne manqua pas d’en faire sourire plus d’un·e. La crainte d’une potentielle maladresse exprimée par Sébastien Denaja est d’autant plus fondée que le travail de l’artiste est précisément axé sur le langage, et en partie sur l’usage parfois malhabile que l’on fait des mots.
Née au Gabon en 1964, Myriam Mihindou est une artiste plasticienne et performeuse franco-gabonaise. Sa pratique englobe la vidéo, le dessin, la sculpture, l’installation et la performance. Au fil de plusieurs voyages au Gabon, à l’île de la Réunion, en Egypte mais encore au Maroc, l’artiste s’immerge dans de nombreuses cultures et s’en enrichit tant sur le plan personnel qu’artistique. En rencontrant des peuples aux visions et conceptions du monde différentes, elle se questionne sur les façons que nous avons d’être en relation avec le monde et d’agir respectueusement en lui. Par sa mère, normande et directrice d’hôpital, l’artiste a baigné dans le domaine du soin et de là s’est intéressée au corps humain, à sa force et à sa vulnérabilité. Elle aborde des thèmes tels que les luttes pour le pouvoir, les oppressions et les violences que les gens subissent dans leur vie, lesquelles viennent parer leurs corps de blessures visibles et invisibles.
Myriam Mihindou a déjà participé à de nombreuses expositions, notamment lim, l’essence des pleurs en 2024 au Musée du Quai Branly à Paris, SILO, une exposition commissariée par Julie Crenn en 2021 au Transpalette – centre d’art à Bourges, et plus récemment, à la biennale de Gwangju, en Corée du Sud, en septembre dernier.
Pour une esthétique du décentrement
L’exposition praesentia au Crac se déploie dans 9 salles. Dans certaines d’entre elles sont exposées des séries de toiles avec des mots forgés tandis que dans d’autres sont mises en regard des installations ou des photographies créées à des moments différents. Quelques salles sont également dédiées à un travail spécifique, qu’il s’agisse d’une installation ou d’une vidéo. Au fil de l’exploration de ces œuvres aux médiums variés, une thématique se dessine autour des relations qu’entretiennent les êtres vivants entre eux et la manière dont nous, êtres humains, percevons et comprenons le monde selon la culture dont nous sommes issu·e·s.
Le système occidental a une influence notable sur les différentes parties du monde tant sur les plans économique, politique, social que culturel. Des pays tels que les États-Unis et ceux de l’Union européenne ont établi des modèles d’organisation forçant les contrées les plus lointaines à s’y adapter puis à l’adopter. L’influence de l’Occident a une ampleur telle que beaucoup de personnes ont tendance à penser le monde comme construit en deux parties² : les pays occidentaux et puis les autres. Le domaine de la musique illustre bien cette dichotomie radicale. Les genres musicaux nés en occident, tels que la musique classique, le rock mais encore la techno, sont considérés comme des entités distinctes et sont valorisés en tant que telles. En revanche, le terme « musiques du monde » regroupe une variété très dense de musiques issues des folklores du monde entier, ce qui invisibilise drastiquement leurs spécificités propres.
Dans le domaine de l’art, particulièrement depuis le XXᵉ siècle, beaucoup d’études et de projets explorent des récits issus de régions du monde qui jusque-là étaient ignorées. Ainsi s’est développée une esthétique du décentrement³ qui déplace le spectre taillé par notre héritage socio-culturel occidental à travers lequel nous percevons et comprenons le monde.
L’esthétique du décentrement telle qu’elle est définie dans le domaine de l’art mais aussi dans celui de la littérature répond à la nécessité d’une approche du monde plus nuancée, au contexte culturel diversifié, tout en rejetant les simplifications et les dérives idéologiques occidentales. Des artistes tels que Lubaina Himid, Sheila Hicks ou bien Ernest Mancoba dirigent notre regard vers d’autres cultures issues de zones géographiques que l’on connaît peu, que ce soit par manque d’informations, d’échanges ou d’intérêts. Ils œuvrent également à restituer les contributions de ces cultures à la culture occidentale. Lubaina Himid par exemple, reproduit dans quelques-unes de ses œuvres des formes empruntées à Picasso ou à Matisse, des artistes ayant eux-mêmes emprunté aux formes extra-occidentales. En effet, beaucoup des motifs que l’on retrouve dans les toiles de ces deux peintres existaient déjà dans l’art du tissage africain, bien avant le fameux abstractionnisme que l’on connaît en Occident. L’artiste rappelle ainsi que le modernisme était né en allant puiser de nouvelles formes chez des artistes africain·e·s que l’on qualifiait à l’époque de primitifs.
Myriam Mihindou axe son travail artistique autour du langage et c’est d’ailleurs par le mot Praesentia, forgé en aluminium, que s’ouvre l’exposition au Crac. En Latin, « praesentia » renvoie aux facultés physiques, intellectuelles et psychiques du corps à être complètement éveillé face à ce qui nous entoure au moment présent. En nous accueillant avec ce mot, l’artiste nous invite à rester attentif·ve·s tout au long de la visite de son exposition, à notre présence mais aussi à celle des autres. Le « voir » est un sens primordial, dont l’étymologie latine “Videre” souligne son importance. Tout comme « praesentia », on retrouve ce terme forgé par l’artiste avec cette fois-ci des tiges de cuivre, accroché sur un des murs de la première salle d’exposition. “Videre” trouve ses racines dans le mot indo-européen “weid”, qui signifie “savoir”. En grec, il se prononce “wistor”, signifiant “ celui qui sait ”. Cette relation entre vision et connaissance montre comment notre savoir se construit à partir de ce que nous observons, mais aussi des éléments qu’inconsciemment nous invisibilisons.
Videre, 2020. Cuivre, verre soufflé, fumée, 320×100 cm. Exposition Praesentia, Crac Occitanie, Sète, 2025.
Anthropologie du langage
En 1994, Monique Dental, auteure et militante féministe, s’exprime dans l’émission Français si vous parliez sur l’importance du langage pour constituer une société. Elle décrit comment la langue, à travers ses règles et son sens, assujettit les dominés aux dominants, phénomène particulièrement visible dans la relation inégalitaire entre les hommes et les femmes. “Le langage est un véhicule des rapports de force dans la société⁴”. Elle plaide ainsi pour la féminisation du langage afin de promouvoir la liberté, l’identité et l’autonomie des femmes. D’ailleurs, la pratique de l’inclusivité dans le langage que l’on constate de plus en plus aujourd’hui déroge à l’idée que le masculin domine et englobe le féminin. Certain·e·s puristes y perçoivent une entrave à la langue française, à son académisme, alors que d’autres y voient une façon de rendre visibles celles qui ont trop longtemps été rendues invisibles.
La langue est à la fois le reflet et le mécanisme d’une société. Elle ne peut rester figée alors que celles et ceux qui la pratiquent évoluent dans leur façon de comprendre le monde et d’agir en lui. C’est ce que souligne d’ailleurs Myriam Mihindou lors d’une intervention aux Beaux-Arts de Paris en avril 2022 : certains mots sont fossiles, c’est-à-dire qu’ils ne changent pas alors qu’ils désignent des choses qui changent.
En mettant l’accent sur le langage, Myriam Mihindou aborde des thèmes liés à l’identité, à la culture et aux relations humaines, et souligne la manière dont notre langue façonne notre compréhension du monde et de nous-mêmes. Telle une anthropologue, Myriam Mihindou fouille dans la langue française, isole des mots qui l’intriguent, cherche à les comprendre en restituant leurs mémoires pour ensuite les traduire. Par ce travail, l’artiste transmet des significations et des récits qui viennent enrichir la compréhension des mots que nous employons quotidiennement.
Les visions et les connaissances que nous avons du monde sont le fruit de transmissions faites au sein du cadre socio-culturel dans lequel nous sommes indépendamment inscrit·e·s. La transmission est une notion majeure chez Myriam Mihindou. Transmettre, c’est faire passer un bien matériel ou moral à quelqu’un·e, par le biais de gestes, de paroles, de chants ou de sons. C’est par la transmission d’ailleurs que se forge l’héritage. Chez Myriam Mihindou, la transmission est un flux, un mouvement capable de drainer des blessures. L’artiste y fait notamment référence à travers les matières qu’elle utilise afin de forger les mots qu’elle étudie, faits pour la plupart de cuivre, matériau connu pour ses qualités de conductivité énergétique. Elle y associe également des fragments de végétaux, comme des racines de mangrove que l’on retrouve dans l’œuvre Les algues géantes II (Salle 1). La mangrove est un écosystème composé de différentes espèces de plantes ligneuses, principalement de palétuviers. Ces arbres font partie des rares espèces végétales à être capables de pousser dans l’eau salée.
Les algues géantes II, 2022. Cuivre, racine de mangrove, soie, marque-pages, plumes, 170 x 115 cm, collection privée. Exposition Praesentia, Crac Occitanie, Sète, 2025.
Les palétuviers s’oxygènent grâce à des pneumatophores, qui sont des racines qui poussent sur le tronc de la plante, la stabilisant comme des échasses. Ces pneumatophores captent l’oxygène et l’acheminent jusqu’aux racines immergées dans l’eau.
Les mangroves constituent des interfaces importantes entre l’eau et la terre. En bord de mer, ces systèmes d’arbustes protègent les littoraux et les terres qu’ils bordent des phénomènes de marée ou de tempête. En ralentissant les courants, les mangroves constituent des environnements de vie calmes au sein desquels de nombreuses espèces animales y trouvent refuge.
Constituer un écosystème équilibré, c’est une faculté propre à la mangrove et que l’on retrouve d’ailleurs avec le cuivre. Le cuivre est un oligo-élément, présent à très faible dose dans le corps humain. Même si le cuivre ne doit pas excéder l’état de trace dans l’organisme humain, sa faible présence assure son équilibre. Il participe à la formation des tendons et du cartilage mais aussi à la minéralisation des os et, de fait, à la production des globules rouges.
C’est pour l’intérêt des propriétés de la mangrove et du cuivre que Myriam Mihindou les inclut dans ses œuvres. L’artiste cherche à ce que nous retrouvions un juste équilibre dans notre rapport avec l’autre, mais aussi avec les êtres qui composent nos environnements. Cette quête d’équilibre passe par l’acte d’informer, de partager de multiples visions du monde dans le but d’inviter à reconsidérer nos principes. Un processus par lequel l’artiste s’oriente vers le soin, le care.
Des mots pour soigner les maux
Sur le site officiel d’AWARE, Myriam Mihindou est qualifiée d’artiste exote. Ce terme a été forgé par Victor Segalen, un médecin, écrivain, voyageur, archéologue, mais surtout poète qui a vécu à cheval entre le XIXᵉ et le XXᵉ siècle. L’exote désigne une personne capable de s’imprégner d’une idée ou d’une culture afin d’en faire usage. L’exote n’est pas tant défini par ses déplacements géographiques que par sa capacité à se forger un monde à travers les idées et les imaginaires qu’iel découvre au fil de ses rencontres, issus d’autres cultures que la sienne.
En plus de ses nombreux voyages, Myriam Mihindou a vécu dans différents pays, comme au Gabon, une région caractérisée par une grande diversité de cultures et de langues. La mobilité dont fait preuve l’artiste la pousse à s’intéresser aux peuples qui sont constamment en mouvement, que l’on nomme les diasporas, souvent contraints de quitter leur pays d’origine pour des raisons politiques, sociales, voire économiques⁵. Malheureusement, les diasporas sont victimes de persécutions, souvent liées à un racisme systémique. Leurs récits sont profondément marqués par les empreintes de l’oppression et du colonialisme, dont les effets perdurent encore aujourd’hui.
Myriam Mihindou met en lumière ces réalités avec son œuvre Service qui prend place dans la deuxième salle d’exposition. Six tables sont disposées en deux rangées de trois sur lesquelles sont déposées de l’argenterie. En nous approchant, nous remarquons qu’il s’agit en réalité de fourchettes, de cuillères et de couteaux qui, pour certains assemblés, capturent des morceaux de terre modelés par l’artiste. Pris au piège par l’argenterie, qui fait référence à la bourgeoisie, ces morceaux de terre nous parlent de ceux qui sont devenus objets de l’exploitation coloniale.
Service, 2000-2024. Fourchettes, cuillères en argent et acier, terre crue, céramique, verre, quartz, carbone, émail, dimensions variables, co-production Crac Occitanie et Palais de Tokyo. Exposition Praesentia, Crac Occitanie, Sète, 2025.
Le colonialisme est le résultat d’un déséquilibre dans le rapport qu’entretiennent les êtres humains entre eux, mais aussi avec leur environnement. Beaucoup de nos a priori qui participent à déséquilibrer nos rapports humains se forgent dans l’ignorance. Pour contrer cette ignorance, l’artiste informe, libère les non-dits, rend visibles les plus invisibles, dans le but de rétablir un déséquilibre notable. C’est un acte de libération qui engage celui du soin que l’on retrouve d’ailleurs dans l’œuvre La robe envolée (Salle 4).
Il s’agit d’une vidéo d’une vingtaine de minutes cadrée de façon à ce que nous ne voyions que les jambes d’une femme assise sur une chaise et portant des collants enfilés les uns sur les autres. Cette femme, qui n’est autre que l’artiste elle-même, déchire un à un les collants qu’elle porte dans le but de libérer ses jambes.
Le collant est un vêtement particulièrement controversé, que l’artiste appelle dans la vidéo une “Chrysalide politique”. Cette œuvre rappelle le travail d’une autre artiste, Turiya Magadlela qui utilise des pièces de vêtement fortement connotées par l’idée de soumission à une forme de pouvoir, telle qu’elle s’exprime au travers des costumes de prisonniers ou des collants de femmes. Elle utilise ces tissus qu’elle déchire, plie ou étire et cherche à parler à travers ses créations de discriminations raciales et sociales.
Dans La robe envolée, Myriam Mihindou associe le collant à une toile qui opprime et qui forme en elle un système bien construit. En déchirant les collants qu’elle porte comme Turiya Magadlela, l’artiste ébranle ce système dans le but de se réapproprier enfin sa propre peau. Une voix off accompagne le geste à l’œuvre. Au même moment que son corps se libère, la parole de la femme se délie dans l’espoir de retrouver sa propre identité et non celle que le vêtement lui assigne.
Myriam Mihindou produit des actes de libération en tordant, fouillant, transformant, étirant les matières et les mots. Pour former ses mots en cuivre, travailler plus facilement le matériau, l’artiste chauffe la matière avec ses mains. Elle rapproche ce travail de celui de l’écriture. Le geste d’écrire est celui du faire qui délie les mots et libère les maux.
Le mouvement trans-
Se décentrer signifie sortir de notre point de vue habituel pour adopter une nouvelle perspective. En nous décentrant, nous avons l’opportunité de découvrir de nouvelles choses et de nous transformer nous-mêmes. Myriam Mihindou s’intéresse à ce processus de transformation, en particulier dans le contexte de la transe, qui représente un état transitoire entre deux réalités ou états de conscience.
Chez Myriam Mihinhou la transe fait s’expirer l’histoire des violences. Il en est question dans l’œuvre vidéo Figting (Salle7) qui montre une performance réalisée en Ouganda dans le cadre de la biennale d’art contemporain de Kampala où deux danseuses en transe expulsent des oppressions personnelles. C’est également le cas dans la série photographique Déchoukaj (Salle 5).
« Déchoukaj » est un terme qui signifie “arrachage” ou “déracinement”. Il fait référence au fait d’arracher un tubercule qui est ensuite jeté ailleurs, faisant qu’il repoussera probablement plus loin. Le « déchoukaj » est un terme haïtien qui désigne également des mouvements populaires cherchant à renverser des autorités ou des gouvernements oppressifs ou corrompus.
Les personnes qui figurent sur la série Déchoukaj sont des comédiens de la troupe haïtienne NOU. La population haïtienne a traversé des situations politiques dramatiques. Haïti est un pays situé dans les Antilles françaises. Outre le fait qu’Haïti soit victime de nombreux tremblements de terre et de cyclones, il est depuis longtemps victime d’un colonialisme masqué, alors même que ce pays est connu pour être la première république noire de l’histoire. 25 ans après avoir obtenu son indépendance en 1804, Haïti a été obligé par la France puis par les États-Unis de rembourser une dette astronomique. Le pays est venu à bout de cette dette après des années, ce qui l’a drastiquement ruiné. Fragilisé financièrement, Haïti a été victime de nombreux coups d’État et de dictatures. Des gangs finiront par y siéger, faisant régner la violence et alimentant des trafics de drogue. Cette instabilité politique, économique et sociale que connaît Haïti amène de nombreux·ses habitant·e·s à fuir le pays.
Myriam Mihindou a pris en photo les comédiens de la troupe NOU lorsqu’ils étaient en pleine transe collective. Peu avant ce moment, alors qu’ils se rejoignaient, une rencontre violente a eu lieu entre l’artiste et la troupe avec une milice armée. L’artiste raconte que lorsqu’elle a voulu développer les photos, elle s’attendait à ce qu’elles soient en positif, mais elles sont finalement sorties en négatif. Un résultat dont elle explique qu’il est le fruit d’une erreur, finalement bienvenue puisque le négatif a permis de dévoiler visuellement ce que l’artiste voyait réellement lorsque les comédiens étaient en transe. La lumière blanche qui transperce les corps donne à voir la sublimation d’une peur qui a été intériorisée suite à leur rencontre avec la milice, quelques heures auparavant.
Série Déchoukaj’, Haïti, 2004-2006. 11 photographies, tirage fine art, 15×10,5 cm. Exposition Praesentia, Crac Occitanie, Sète, 2025.
La transe peut être comprise et expérimentée comme une pratique libératrice, un moyen d’évacuer des émotions ou des tensions, tout comme le rire. Dans la vidéo « Folle » (Salle 6), le rire omniprésent évoque l’idée de folie, un état qui, en Occident, est souvent perçu négativement. Les personnes qui vivent des états de transe ou qui expriment leur folie sont souvent marginalisées, car elles s’écartent des normes sociales établies. Ce rejet de l’Occident envers les expériences transitoires, comme la transe, révèle une certaine intolérance envers ce qui est perçu comme différent. Ainsi, les personnes en transe peuvent être vues comme folles, susciter des rires ou un malaise chez celles et ceux qui les observent. Cela souligne une tendance culturelle à éviter ou à juger négativement les façons d’être qui ne correspondent pas aux standards sociétaux, renforçant l’idée que la transe, tout comme la folie, représente un défi à l’ordre social.
Cette bulle que nous appelons Terre
La transe implique de faire l’expérience d’un temps plus ou moins long au cours duquel nous tâchons de maintenir une grande attention à l’être en soi et au dehors. C’est une forme de praesentia, une présence à laquelle nous sommes peu familier, mais que l’exposition de Myriam Mihindou nous invite à expérimenter .
Certaines œuvres sont le fruit d’un travail long et minutieux. Truffées de petits détails composés par de nombreuses matières organiques, de papiers, de tissus et d’inscriptions, elles nous plongent dans une contemplation sans fin. Pour composer par exemple l’œuvre Embody (Salle 8), l’artiste a cherché et recensé durant des mois des plantes dans des encyclopédies. Ce qu’on observe dans cette œuvre, ce sont des images de plantes, des définitions, des mots forgés, des fils de soie, des taches de thé et d’encre, tant de choses qui font référence aux plantes et au corps, à ce qui peut être Embody, c’est-à-dire à l’intérieur du corps. Ce qui est ainsi mis en lumière, c’est l’interdépendance du végétal et de l’animal.
En terminant la visite de cette exposition de Myriam Mihindou s’impose avec force cette idée que le monde ne pourra subsister que si nous entretenons un équilibre basé sur des rapports respectueux, que ce soit entre nous, êtres humains, ou avec les êtres vivants et non-vivants qui composent notre monde. La Terre est comme une bulle dans laquelle nous vivons ensemble, à l’image de celles qui flottent dans la dernière salle d’exposition et qui font partie de l’œuvre Aer Bulla (Salle 9). Sa paroi nous protège mais, à l’intérieur, les ressources sont limitées. Cette réalité s’est forgée dès les années 60, en partie grâce à l’invention de moyens de transport qui nous ont permis de voyager dans l’espace, et de prendre conscience que la Terre est une toute petite chose perdue dans l’immensité, un vaisseau aux ressources limitées. Aux États-Unis, la scientifique américaine Rachel Carson a souligné l’importance d’une conscience écologique pour éviter le gaspillage de nos ressources en publiant en 1962 Printemps silencieux, un ouvrage qui dénonce l’impact des pesticides sur l’environnement.
La bulle symbolise un espace flottant, qui cherche à maintenir son intégrité. Cependant, lorsqu’elle est déséquilibrée, elle éclate. En ce sens, l’exposition Praesentia se charge, comme d’autres, de redéfinir nos perspectives, de nous ouvrir à de nouvelles possibilités afin que nous puissions, selon nos propres moyens, agir pour un monde plus juste et donc plus équilibré.
Aer Bulla, 2024. Tige d’aluminium émaillé et ionisé (44×130 cm), verre soufflé (15cm de diamètre), co-production Crac Occitanie et Palais de Tokyo. Vue d’exposition, exposition Praesentia, Crac Occitanie, Sète, 2025.
(Au centre, au sol) Amygdales, 2018-2024. Bois, cuivre, verre soufflé, encre, fumée, dimensions variables, co-produition de nouveaux éléments Crac Occitanie et Palais de Tokyo. (Au centre suspendu) Aer Bulla, 2024. Tige d’aluminium émaillé et ionisé (44×130 cm), verre soufflé (15cm de diamètre), co-production Crac Occitanie et Palais de Tokyo. (À droite et à gauche) Fleurs de peau, 1999-2024. Savons de Marseille, savons, chanvre, épingles, aiguilles, cire, coton, latex, kaolin, sequins, blanc de Meudon, raku, dimensions variables, co-production de nouveaux éléments Crac Occitanie et Palais de Tokyo. Vue d’exposition, exposition Praesentia, Crac Occitanie, Sète, 2025.
Louise Adoue, publié le jeudi 27 février 2025, à 16h00.
1. L’exposition a été co-conçue et co-produite avec le Palais de Tokyo qui l’a présentée une première fois dans ses locaux. Elle est aussi co-produite avec l’association AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions, de laquelle Myriam Mihindou a reçu un prix en 2022. L’exposition a été notamment réalisée en partenariat avec le DCA, l’Association française de développement des centres d’art contemporain.
2. La dichotomie est un mode de pensées ancré en Occident, hérité de l’antiquité : masculinité/féminité, beau/laid, homme/femme, riche/pauvre, etc.
3. Le terme “ décentrement ” renvoie au domaine de l’optique et désigne le fait de regarder ailleurs, à côté, autrement dit plus loin par rapport aux images et aux informations que nous réceptionnons quotidiennement.
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5. Le terme “diaspora”, dérivé du grec “spiro” signifiant “je sème”, évoque le fait que ces groupes ne peuvent s’ancrer durablement dans un seul territoire.