Est-ce qu'on ne nous prendrait pas pour des bananes ?

La vente de l’œuvre Comedian (2019) de Maurizio Cattelan en novembre dernier n’a échappé à personne. L’œuvre, qui consiste en une simple banane scotchée sur un mur à l’aide d’un épais scotch gris, s’est vendue à 5,2 millions de dollars (soit 4,7 millions d’euros) à un collectionneur ayant fait fortune en investissant dans la cryptomonnaie. La vente a été organisée à New York par la maison Sotheby’s, qui estimait au départ le prix de vente de Comedian entre 1 et 1,5 million de dollars¹. Une estimation bien modeste face au prix auquel l’œuvre a finalement été adjugée. 

Lourdement médiatisée, cette affaire a suscité de nombreuses réactions. La vente de Comedian questionne puisqu’elle montre qu’une œuvre aussi simple et à première vue sans valeur artistique évidente peut rapporter des millions d’euros. Alors évidemment, c’est déconcertant puisque face à ça se trouvent beaucoup d’artistes qui travaillent d’arrache-pied à faire valoir leur art et en peinant à se faire rémunérer. La reconnaissance du travail d’un artiste semble être aléatoire ou simplement réservée aux plus riches. 

Le fondement du travail artistique de Maurizio Cattelan porte sur l’absurde. Par ses œuvres, l’artiste explique qu’il cherche à montrer en quoi notre société subsiste grâce à un système aberrant. Est-ce que, par cette œuvre de la banane qui s’est vendue à une somme exorbitante, l’artiste a réussi à montrer en quoi le système marchand de l’art est une absurdité et a donc atteint l’ultime but de son art ou bien, ne chercherait-il pas simplement à faire des buzzs afin d’accéder au monde de l’élite pour en profiter pleinement ? 

Alors, coup de génie ou totale entourloupe ? 

Né en 1960 à Padoue près de Venise, on raconte que Maurizio Catellan, victime d’un syndrome de l’imposteur, en a fait le moteur de sa pratique artistique. Peu porté par l’amour des études, il a commencé à travailler tôt afin de subvenir aux besoins de sa famille aux revenus modestes. Il enchaine plusieurs petits boulots, mais a du mal à les garder puisqu’il aurait des difficultés à se soumettre à l’autorité de ses employeurs. Lorsqu’on cherche la biographie de Maurizio Cattelan, nous trouvons plusieurs versions qui expliqueraient son arrivée dans l’art contemporain. Certains articles disent qu’à l’âge de 20 ans, alors qu’il ne s’est jamais intéressé à l’art, il est rentré dans une galerie où était exposé le travail de Michelangelo Pistoletto. Le galeriste, voyant l’intérêt de Maurizio pour l’artiste, lui prête des livres d’art et c’est là que tout a commencé. D’autres versions expliquent plutôt qu’il était intéressé par l’ingénierie radio, et que cela l’a amené à démonter et reconstruire de vieux objets multimédias tels que des téléviseurs. De là, il aurait développé une passion pour la déconstruction et la reconstruction d’objets dont il enverra des photos à plusieurs galeries avant de se faire remarquer. Quelle que soit la version choisie, Maurizio Cattelan s’est construit en autodidacte et a certainement vu à travers l’art un moyen de créer ses propres règles afin d’échapper au monde dans lequel il a grandi et dont, on raconte, qu’il aurait toujours eu du mal à s’accommoder. 

En 1989, il est invité à exposer dans une galerie située à Bologne. Anxieux, il adresse à la galerie un certificat d’arrêt de travail, transformant son acte en évènement artistique. La même année, une autre galerie le sollicite pour l’exposer. Toujours habité par la peur, il décide de laisser la galerie vide et accroche un simple panneau sur la porte avec écrit en italien “je reviens tout de suite”. Dès le début de sa carrière artistique, par crainte d’un potentiel échec, l’artiste questionne sa place dans le monde de l’art et finit par se moquer de ses mécanismes en créant des supercheries. Quelques années plus tard, en 1992, il propose sur la façade d’un café situé dans un château à Rivera l’installation Una domineca a Rivera. Il s’agit d’une corde faite de draps noués entre eux et que l’artiste a suspendu à une des fenêtres de l’édifice, mettant ainsi en scène sa propre fuite alors qu’il était censé être présent à une exposition collective organisée par le château.

Maurizio Cattelan est considéré comme un farceur, plus qu’un artiste d’ailleurs. Mais Cattelan défend son travail comme étant politique, puisqu’il chercherait à critiquer les carcans de notre société occidentale, et plus spécifiquement le monde du marché de l’art. 

En 2001, lors de l’ouverture de la Biennale de Venise, l’artiste a convié de grands collectionneurs et directeurs d’institutions à Palerme pour déjeuner en face de l’une de ses œuvres située près de la décharge de la ville. L’œuvre consistait en une réplique du panneau géant “Hollywood”, originellement situé à Los Angeles, et que Maurizio a placée sur une colline en terre battue faisant face à la décharge. Dans la décharge, placées de sorte à ce qu’on pouvait se délecter de la vue des lettres géantes, se trouvaient des tables avec des nappes blanches sur lesquelles était disposé un copieux déjeuner, avec, en guide de décorations, des bouquets de fleurs. Des serveurs patientaient sagement avant de servir les nouveaux arrivants. Le contraste est frappant. Dans un paysage désertique, sans végétation luxuriante, en plein cœur d’une décharge, les riches qui sont venus en avion et en bus dégustent de petits mets, obnubilés par les grosses lettres en capitale qui leur font faces, formant ensemble le symbole du rêve hollywoodien, de la soif de la popularité et avec elle de la richesse.  

Comedian prétend également critiquer la société capitaliste et plus précisément les principes du marché de l’art. Elle ressemble d’ailleurs beaucoup à une autre œuvre de Maurizio Cattelan, réalisée 20 ans plus tôt. Il s’agit de l’installation A perfect day dans laquelle l’artiste a accroché à un mur son galeriste Massimo de Carlo à l’aide du même scotch gris utilisé dans Comedian. Cette œuvre est symbolique. Le galeriste, qui est un acteur incontestable du marché de l’art, se trouve pris au piège par l’artiste. Aujourd’hui, seule reste la photographie de l’installation représentée par la galerie Perrotin et qui est estimée entre 60 et 462 000 euros. Pour Comedian, ce qui vaut des millions d’euros n’est pas la banane mais bien le concept de l’oeuvre. L’acquéreur achète simplement le protocole pour ensuite reproduire l’installation chez lui avec le scotch de référence et le lot de banane préalablement acheté. Afin de reproduire de manière juste l’installation, la banane doit être changée tous les 10 jours environ pour garder exposé un fruit mûr et non-pourrissant. 

Comedian peut être lu dans la continuité de A perfect Day. L’œuvre, selon Catellan, ouvrirait à une “réflexion sincère sur ce à quoi nous donnons de la valeur”². Mais ce qui est quand même paradoxal, c’est que l’artiste semble alimenter ce qu’il cherche à nous faire reconsidérer.  

Comedian est apparue pour la première fois sur le stand de la galerie d’Emmanuel Perrotin à la foire d’Art Basel Miami Beach. La galerie Perrotin est connue comme l’une des plus grandes galeries du monde, qui a déjà généré un chiffre d’affaires d’environ 30 millions d’euros par an entre 2017 et 2019. Pour beaucoup, avec Comedian, Maurizio Cattelan a fait preuve d’un coup de génie puisqu’il aurait réussi à prouver, au sein même du marché, que la valeur de l’art peut être absurde. Le message de cette œuvre est politique et finalement bien choisi.  Mais lorsqu’on regarde plus largement ce que l’œuvre génère, on la voit finalement comme un précieux produit qui alimente un système mercantile qu’elle prétend critiquer. L’œuvre Comedian se fait plus connaitre par les scandales qu’elle crée et l’argent qu’elle génère que par son propos artistique. 

Alors certes, par les polémiques qu’il suscite, Maurizio Catellan nous fait réfléchir à la question de la valeur de l’art mais aussi à ce qu’est un artiste³. N’est-ce pas là dans un sens le rôle de l’artiste ? De questionner le monde et ses vices ? 

Ce qui est clair c’est que Maurizio Cattelan a fini par se tailler une place dans un système dirigé par et pour des riches privilégiés, tout en cherchant à s’en démarquer en surface à coup de buzzs que tous les fervents marchands et collectionneurs d’art applaudissent pour leur soit disant caractère audacieux. N’y aurait-il pas plus d’audace à verser les fonds de l’œuvre Comedian à des associations caritatives qui mènent des actions humanitaires dans le monde ? 

Lorsque nous analysons les propos de l’artiste, les discours médiatisés qui défendent le génie caché derrière Comedian et ce que cela génère, on peut tout à fait se demander si nous ne pouvions pas être autant scandalisés que lorsque nous apprenons qu’une personne qui défend les droits écologiques de la planète se déplace plus en avion qu’en train et achète ses vêtements en ligne sur des sites de fast fashion. 

Est-ce qu’en défendant l’œuvre Comedian, on ne nous prendrait pas un petit peu pour des bananes ?

Louise adoue. Publié le samedi 21 décembre 2024, à 11h14.

1. Maurizio Cattelan’s iconoclastic ‘Comedian’ will make its auction debut at Sotheby’s in November, with a $1-1.5 million estimate.” Publication Instagram Sothebys, le 25 octobre 2024. https://www.instagram.com/p/DBhdqxLvvSi/

2. « La sulfureuse banane scotchée de Cattelan bientôt vendue aux enchères », Joséphine Blindé, le 30 octobre 2024, Beaux Arts Magazine.

3. Entre 1999 et 2006, Maurizio Cattelan avait commandé au sculpteur Daniel Druet huit sculptures en cire. En 2018, le sculpteur français a finalement demandé la paternité exclusive de ces sculptures. Étant donné que le sculpteur n’a eu aucune part dans la pensée conceptuelle des oeuvres et n’a pas réfléchit à leur mise en place au moment de leur exposition, Maurizio Cattelan est finalement considéré comme l’auteur unique de ces pièces. À l’époque, la technique primait sur le message de l’oeuvre mais depuis la révolution du Ready-made initiée par Marcel Duchamp, cela a bien changé. Certains artistes se font faire fabriquer des oeuvres qu’ils pensent sous forme de commandes, comme c’est le cas de Jeff Koons.

Autres Sources : 

Francis Solet, L’art pauvre des riches, éditions Le cherche midi, 2023.

« De l’urinoir de Duchamp à la banane de Cattelan : le monde de l’art s’est-il fait bananer ? », publié le 1er janvier 2020 sur France Culture. 

« La banane de Maurizio Cattelan, achetée 24 centimes et revendue 6 millions de dollars le jour même, a fini mangée par son acquéreur », publié le 29 novembre 2024. 

« Le sculpteur de Maurizio Cattelan se rebiffe contre l’artiste-star », Pascale Nivelle, publié le 01 mai 2022. 

« Banane scotchée à un mur : l’artiste Maurizio Cattelan réfute les accusations de plagiat », Julien Baldacchino, France Culture, publié le vendredi 23 septembre 2022. 

« POURQUOI RANGER UNE BANANE SCOTCHÉE SOUS LA RUBRIQUE “ART CONTEMPORAIN” ? OU QUAND LE NOM PROPRE DEVIENT UNE MARQUE », Léon Mychkine, publié le 8 décembre 2024. 

« Une banane à plus de 6 millions de dollars »,  Zineb Ibnouzahir, Le 360, publié le 1er décembre 2024.