Récits de morts et d'arts

Une exploration de l'impensable

Lorsque j’étais étudiante à Toulouse, j’ai été confrontée à un événement qui m’a particulièrement affectée. Un très bon ami de classe avait perdu la vie en essayant de filmer en pleine nuit les phares d’un train alors en marche. Cette nouvelle m’a fait l’effet d’une claque. La mort était apparue là où je l’attendais le moins. La semaine qui a suivi cet événement fut éprouvante, conclue par la crémation de cet ami dans le village de ses parents. Durant quelques semaines, je me suis demandée si tout ça n’avait pas été un simple coup monté. Qu’il s’agissait en réalité d’une performance artistique de sa propre mort, que mon ami allait présenter en classe la semaine suivante. J’ai continué à penser à cette théorie, tant pour moi le fait qu’une personne de mon entourage proche qui soit à présent décédée était peu croyable. La mort n’est pas une chose que l’on pense envisageable, particulièrement lorsque nous sommes si jeunes. Mon ami n’avait que 21 ans.  

Du haut de mes 25 ans, j’ai vécu d’autres pertes. Des personnes jeunes, comme d’autres plus âgées et certaines, plus chanceuses, très vielles. Curieusement, je réagis toujours de la même manière. La nouvelle d’une mort récente agit sur mon cerveau comme un bug qui viendrait court-circuiter son fonctionnement habituel. C’est comme s’il s’agissait d’un mensonge auquel je devais m’éfforcer de croire. Pour moi et pour beaucoup de gens de mon entourage, la mort est un sujet tabou, auquel nous sommes peu confrontés. 

Je me considère comme faisant partie d’une génération qui a appris à marginaliser la mort. Je me souviens d’une discussion que j’avais eue avec ma belle-mère qui me racontait la mort de son père alors qu’elle n’avait que 14 ans. Le corps, disposé dans un cercueil, avait été placé dans le salon de la maison familiale et y était resté jusqu’au jour de son enterrement. “Aujourd’hui, on ne fait plus ça” disait-elle. La veillée mortuaire se fait de moins en moins à la maison et de plus en plus dans des crématoriums¹. Ces lieux, qui ressemblent d’ailleurs souvent à des dortoirs d’hôpitaux, sont parfois situés aux abords des villes, dans des zones industrielles. À croire que nous avons fini par trouver cette solution afin d’éloigner le plus possible la mort des espaces de vie, ancrant l’idée que le monde des morts ne peut s’accorder avec celui des vivants.  

Dans son livre Vivre avec nos morts, petit traité de consolation, Delphine Horvilleur raconte qu’après avoir assisté à un enterrement, elle ne rentre pas directement chez elle, mais passe quelque temps dans un lieu public comme un café pour, je cite, semer la mort, “la laisser ailleurs” : “Je crée un sas symbolique entre la mort et ma maison. Pas question de la ramener chez moi”². Delphine Horvilleur est rabbin et passe beaucoup de temps à accompagner des familles endeuillées. Elle se définit comme une conteuse, dont le rôle est de “raconter ce qu’il fut mille fois dit, donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clés inédites pour appréhender la sienne”³. Il est évident, en tout cas selon moi, que les histoires permettent d’apaiser l’angoisse créée à l’idée que nous allons toutes et tous vivre ce moment crucial qu’est la mort. D’ailleurs, selon Delphine Horvilleur, les « récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte”⁴. 

J’ai souvent entendu des histoires contées par des proches au sujet de personnes en fin de vie qui, peu de temps avant de mourir, alors qu’elles n’ont jamais été croyantes, demandaient à discuter avec un prêtre ou une personne religieuse référente. Je me souviens que quelques jours avant son décès, ma grand-mère qui était croyante et pratiquante de la religion catholique, avait enfilé à ses poignés des bracelets en perles naturelles. Peu habituée à la voir avec d’autres bijoux que ses fameux joncs en or, je lui demandais d’une voix à demi-chuchotée où elle les avait eu. Elle me répondait avec peine, fatiguée par les médicaments : “C’est pour les chakras”. Je ne pense pas que ma grand-mère ait fait dos à la religion catholique pour se tourner vers la culture indienne ancienne, les chakras étant originaires de la médecine ayurvédique. Je pense plutôt qu’elle a ressenti le besoin de s’armer de plus de récits que ce que lui proposait sa religion afin de l’aider à surmonter l’étape de sa propre mort qui lui faisait si peur. 

L’individu·e provenant d’un pays occidental, marqué·e par des logiques capitalistes, évolue dans un environnement où la question du sensible est souvent reléguée au second plan. L’occident, dont les religions principales sont monothéistes, semble être la seule partie du monde à avoir en grande majorité effacée le culte du sensible au profit d’un culte pour le matériel. Certaines branches du christianisme (nous préférons ne pas généraliser à toutes les croyances chrétiennes dont les spécificités varient selon les individu·e·s et les contextes sociaux dans lesquels ielles sont inscrit·e·s) établissent un cadre dans lequel le sensible est subordonné à une entité suprême, qui englobe l’ensemble des créations du monde au sein duquel l’Homme est placé au centre. Dans de nombreuses traditions polythéistes, la pluralité des divinités permet d’attribuer une dimension sensible à l’humain, mais aussi à tous les éléments vivants et non-vivants, favorisant ainsi une interconnexion entre l’individu·e et son environnement. La hiérarchisation est dès lors beaucoup moins forte que dans certaines branches des religions monothéistes. Beaucoup de traditions monothéistes considèrent la mort comme une transition vers un jugement définitif. On accède à un autre monde, qui sera propice suite à nos agissements sur terre : soit nous avons été de bons pratiquant·e·s et nous allons au paradis, soit nous avons beaucoup péchés et nous allons en enfer. Dans plusieurs traditions polythéistes, la mort est plutôt perçue comme une métamorphose. L’âme peut s’incarner sous une nouvelle forme ou devenir un esprit, assurant un lien permanent avec le monde des vivants. 

La mort au prisme des religions

Ce qui est assez étonnant, c’est de constater qu’en Europe occidentale, contrairement à certains pays asiatiques tels que l’Inde, la Mongolie ou la Chine, alors que les premières civilisations étaient polythéistes, le christianisme, à partir de l’Empire romain et au cours du Moyen Âge, a pris une ampleur considérable, entrainant la marginalisation de beaucoup de croyances et pratiques qui ne correspondaient pas à ses principes. En Europe, bien que les religions peuvent cohabiter ensemble, elles sont souvent comprises et pratiquées indépendamment les unes des autres. En Chine par contre, les différentes religions comme le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme tendent à se compléter et à se renforcer entre elles.  

En Europe, le processus de conversion du polythéisme au monothéisme s’est souvent accompagné de répressions de traditions spirituelles autochtones, transformant considérablement notre rapport au monde, à sa culture et au divin. Il a été découvert qu’autour de 3 000 ans avant Jésus-Christ, a eu lieu une grande migration du peuple indo-européen Yamnaya dans toute l’Europe, qui a eu un rôle clé dans l’apport jusqu’en Inde de langues et cutures indo-européennes. Nous supposons qu’une partie de notre ADN descendrait de ce peuple, bien qu’il soit difficile de l’affirmer complètement. On identifie la culture Yamna comme étant polythéiste. Avant l’arrivée des Romains et des Grecs, de nombreux peuples nomades coexistaient dont on pense qu’ils s’inscrivaient dans des cultures polythéistes. Nous savons par contre que les Romains, dont on estime que leur existence remonte à environ 753 av. J.-C. et les Grecs, dont les racines remontent à environ 3000 av. J.-C., étaient bien polythéistes et ont coexisté avec les Juifs que les Romains ont même colonisé. 

Je tiens à préciser que la suite de mon analyse se concentrera sur l’expansion du christianisme et de son rôle dans le monde occidental. Cela ne doit pas être interprété comme une tentative de minimiser ou de négliger les autres religions monothéistes présentes en occident, comme l’Islam qui d’ailleurs est composée, au même titre que le christianisme, de pratiques et de récits différents, exercés à travers les régions du monde entier. Mon argumentation se fait au prisme de mon expérience personnelle avec la religion en tant que personne née en France, baignée dans une culture occidentale héritée du catholicisme.  

Selon la Bible, la naissance du monothéisme est due à Abraham, premier homme à s’être détourné du polythéisme. Abraham est né à Ur en Mésopotamie vers 1 800 avant J.-C. Il reçut un jour un ordre d’un seul dieu, lui assignant la tâche d’aller chercher la terre promise. Abraham eu deux fils, Ismaël⁵ et Isaac⁶. Ces deux fils ont eu ensuite des enfants, qui ont eux-mêmes eu des enfants et ainsi de suite. Victime d’une famine, les descendants d’Isaac (appelés Hébreux) ont dû se réfugier en Egypte. Là-bas, ils sont devenus des esclaves jusqu’à que Moïse vienne les libérer et conduit le petit peuple hébreu en pays de Canaan, aujourd’hui Israël. Sur le trajet, Moïse reçoit les Dix Commandements, inscrits sur des tables de pierre, qui deviennent un fondement moral pour le peuple hébreu. Arrivés en pays Canaan, les Hébreux se divisèrent en 12 tributs dont chacune se fait attribuer un territoire. Salomon, fils du roi David qui a régné sur Israël, est célèbre pour avoir construit le Premier Temple à Jérusalem, un lieu central de culte pour le peuple juif. 

À l’époque de Jésus-Christ, la Palestine dont Jérusalem est la capitale, faisait partie de l’Empire romain, et les Juifs y vivaient sous une occupation romaine, ce qui a engendré des tensions politiques et religieuses. Fatigués par la domination des Romains sur leurs terres, les Juifs nourrissaient leur espoir à travers un texte de la bible hébraïque qui contait l’arrivée prochaine du Messie censé venir les délivrer des Romains. Jésus était un Juif de Gallilé, descendant du roi David, que beaucoup considéraient comme étant le fameux messie, prêchant la parole de Dieu dans toute la Palestine et remarqué pour les miracles qu’on lui attribuait. Ce sont les débuts de sa philosophie qu’on nommera le christianisme. Les autorités religieuses juives étant irritées par Jésus ont demandé aux Romains, qui le voyaient également comme un agitateur, de stopper ses agissements. C’est ainsi que Jésus a été condamné à la crucifixion. Après avoir été crucifié sur la croix en haut du mont Golgotha⁷, le corps de Jésus fut placé sur un lit funéraire⁸. Sa mère, Marie, accompagnée de Marie-Madeleine, une disciple de Jésus, partirent veiller le corps de son fils, mais surprise, le corps avait disparu. Certains disciples raconteront avoir aperçu Jésus. La nouvelle de sa résurrection va alors se répandre dans le monde, notamment grâce aux voyages de Paul de Tarse.  

Les chrétiens ont été victimes de persécutions qui n’étaient cependant pas systématiques selon les empereurs romains et les régions. C’est l’empereur Constantin qui promulgua en 313 après J.-C l’Édit de Milan, instaurant une politique tolérante envers les chrétiens qui purent dès lors exercer leur religion librement. C’est finalement sous l’empereur Théodose Ier avec l’édit de Thessalonique en 380, que le christianisme est devenu la religion officielle de l’Empire romain. De nombreuses croyances et pratiques polythéistes ont tout de même continué d’exister, souvent en se mêlant au christianisme. Il faut rappeler que l’effacement des religions polythéistes a été un processus complexe et très progressif. 

Certaines branches du christianisme contemporain, notamment celles qui adoptent une approche rationaliste, cherchent à concilier la foi avec une perspective critique : l’idée de plusieurs entités autonomes, similaires à la conception des esprits dans le taoïsme, est généralement rejetée en faveur d’un monothéisme strict. Cependant, d’autres traditions chrétiennes maintiennent des croyances spirituelles, qui peuvent créer des liens entre le monde céleste et le monde terrestre, comme c’est le cas du mysticisme chrétien. 

La spiritualité de la mort

Sandrine Chenivesse, dans son livre La Forteresse des âmes mortes, voyage initiatique dans les montagnes taoïstes, relate son voyage en Chine lors duquel elle a mené des recherches pour constituer une thèse sur la ville mystérieuse de Fengdu, située au pied d’une montagne dont on raconte être la porte d’entrée du monde des morts. Pour l’autrice, Fengdu est comme un “kaléidoscope de l’histoire intime de la société chinoise et de sa relation au “mourir”⁹”. Dans son ouvrage, alors qu’elle compare les cultures asiatiques à celles occidentales, plus rationalistes et terre-à-terre, elle explique qu’en occident, ”des alchimistes, des philosophes, des astronomes, des artistes, des ethnologues et des psychologues ont ouverts des fenêtres pour laisser entrer l’air, proposer une compréhension du monde en lien avec le Tout dans lequel tout est inscrit”¹⁰. Autrement dit, des visions du monde dont les bases ne reposent pas sur l’idée qu’il existe qu’un seul Dieu créateur. 

Les traditions hermétiques, notamment les théories alchimiques, ont joué un rôle dans le développement de la pensée scientifique, contribuant à l’émergence du sécularisme, doctrine qui prône la séparation de l’Église et de l’État. Cette séparation a gagné en popularité au XVIIIᵉ siècle, période durant laquelle l’ésotérisme occidental a commencé à émerger. L’ésotérisme occidental regroupe toutes les croyances et pratiques qui n’appartiennent pas aux deux familles majoritaires en Europe qui sont le christianisme et le sécularisme. Elles sont liées à des religions païennes très anciennes. Toutes les pratiques qui font partie de la catégorie de l’ésotérisme occidental ont été pendant très longtemps mal vues, incitant ses pratiquant·e·s à exercer leurs croyances en secret. Le caractère sectaire de ces familles se décrypte d’ailleurs dans les noms qu’on leur attribut :  “Ésotérique” signifie contenir dans un cercle très restreint et “Occult” renvoie à ce qui est caché. 

Beaucoup de courants de l’ésotérisme occidental sont connus et possèdent leurs propres croyances et pratiques. On peut nommer la Franc-Maçonnerie, le Wicca (le cercle des sorcières), le druidisme, la théosophie, mais encore le mouvement raëlien (la croyance aux ovnis). À partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle, le New Age émerge comme un mouvement influencé par ces différentes branches ésotériques. Il s’agit d’un terme également “fourre-tout” qui englobe plusieurs pensées, pratiques et méthodes spirituelles contemporaines telles que le yoga ou la méditation. Le New Age s’est formé en réaction à des événements traumatisants, comme la guerre du Vietnam. Ses pratiquant·e·s souhaitaient établir un autre rapport au monde fondé sur la paix et l’interconnexion. En outre, le New Age se caractérise par une volonté de réenchanter le monde, en promouvant une sensibilité à la nature et une reconsidération de notre place dans l’univers, en réponse à la déconnexion perçue de la société occidentale avec ces forces naturelles. Ouvrons juste une parenthèse pour préciser que le New Age a ses limites. En effet, les pratiques qu’il englobe ont tendance à détourner la cause réelle de nos problèmes en supposant l’idée que pour les régler, il suffit d’élever son âme au plus haut point d’un état spirituel. Camille Teste, l’autrice du livre « Politiser le bien-être », l’explique très bien d’ailleurs notamment lors de sa participation dans l’émission Blast en mai 2023.  Fermons la parenthèse. 

L’ésotérisme occidental ou le New Age peuvent être des moyens, comme les religions monothéistes et polythéistes, de s’initier à des récits qui nous permettent d’interpréter notre monde et de comprendre notre condition d’êtres humains, voués un jour à disparaître. Il n’est cependant pas anodin de s’inscrire dans une famille religieuse, dans l’ésotérisme occidental ou bien dans les pensées que propose le New Age : s’y affilier demande de l’investissement et surtout de la croyance.  

Les arts tels que la musique, la danse, le théâtre, la littérature ou encore l’art contemporain, sont autant de moyens qui peuvent nous aider à appréhender notre monde et entre autres, à explorer la question de la mort. On peut d’ailleurs trouver des similitudes entre l’expérience de l’art contemporain et celui de l’ésotérisme occidental (ou du New Age) dans un sens qu’il regroupe des pratiques variées qui proposent d’autres biais de compréhension du monde et de nous-mêmes. Des artistes de l’époque moderne, comme l’explique Jean-François Chevalier dans son article “Occultation de l’art, énigmation de l’objet : “le contact avec la réalité rend toujours malade”¹¹”, s’employaient à des pratiques ésotériques dans le but de découvrir d’autres aspects de soi et de son environnement afin de les aider dans leur travail plastique. Ce fut le cas de Wassily Kandinsky qui, dans son célèbre ouvrage Du spirituel dans l’art, s’intéresse aux effets que les formes et les couleurs en peinture produisent sur notre conscience et notre inconscient. La pratique artistique peut ainsi être assimilée à celle de l’introspection, qui est pratiquée en méditation par exemple. C’est d’ailleurs la manière dont en parle François Cheng avec la pratique de la calligraphie, qui est pour lui un moyen de se “calmer, pour chasser l’inquiétude et entrer dans la danse de la vie. Cette pratique quotidienne”, dit-il, “m’est devenue indispensable, comme une prière intérieure. Chaque jour, il faut repartir de la feuille blanche, plonger en soi, se mettre en quête de vérités et de beauté. Venues du plus profond de moi-même, ces créations dessinent en quelque sorte le portrait de mon âme”¹². 

Les morts vivants des nouveaux commanditaires

Certaines branches de l’art contemporain (nous exclurons les galeries à but commercial, mais encore les institutions privées), vont chercher à déconstruire les dogmes d’une société matérialiste et commerciale, en invitant à faire l’expérience d’œuvres variées qui proposent des méthodes de pensées plus sensibles, et surtout plus nuancées. Certaines œuvres se proposent comme des portes ouvertes à d’autres façons de voir et de comprendre le monde et dans ce sens, elles peuvent devenir des appuis à des personnes endeuillées ou sujettes à l’angoisse de la mort, sans forcément chercher à en trouver un sens. C’est le cas de quelques travaux d’artistes plasticien·ne·s qui ont été conçus dans le cadre du programme des nouveaux commanditaires lancé par François Hertz et dont Vinciane Despret a mené une enquête passionnante résumée dans l’ouvrage Les morts à l’œuvre¹³

Xavier Douroux, un artiste plasticien qui fut le cofondateur du Consortium et le créateur des Presses du réel, était un ami de Vinciane Despret. Il lui parle un jour du projet des nouveaux commanditaires, pour lequel il était médiateur. Il s’agit d’un protocole initié par l’artiste François Hertz qui consiste à donner la possibilité à des collectifs ainsi qu’à des individu·e·s de commander une œuvre d’art, au même titre que des institutions et des organisations publiques ou privées. Xavier Douroux faisant partie des médiateur·rice·s du programme, était chargé de trouver des artistes qui pouvaient répondre aux besoins des client·e·s. Il a demandé à Vinciane Despret, sachant qu’elle s’intéressait à la relation que nous pouvons entretenir avec nos morts¹⁴, de mener une enquête sur certaines commandes qu’ils avaient reçues pour créer des œuvres d’art suite au décès d’une ou de plusieurs personnes.  

Dans le cadre des nouveaux commanditaires, les œuvres sont faites pour répondre à une mort qui a été injuste, prématurée, ou qui a énormément blessé les vivant·e·s. En ce sens, concevoir l’œuvre d’art est un moyen de continuer à vivre avec les mort·e·s. L’œuvre se charge à la fois de questionner et d’explorer nos manières de considérer notre perte. Dans le contexte des nouveaux commanditaires, l’œuvre d’art sert de mise en commun, c’est-à-dire qu’elle rassemble de nombreuses personnes, proches et inconnues des personnes décédées, à son financement, sa création et à sa mise en disposition dans l’espace. “Ceux qui ne sont plus continuent alors, par la grâce de l’œuvre qu’ont commandée ceux qui restent, d’aider à renouer avec la vie, avec les autres, à faire exister d’autres perspectives, d’autres liens, d’autres façons de vivre ensemble”¹⁵.

Vinciane Despret parle dans son enquête que les mort·e·s activent les vivant·e·s, puisque les commandes faites dans le cadre des nouveaux commanditaires sont impulsées par un désir de rétablir un lien avec une ou plusieurs personnes, que la mort est venue subitement rompre. Les mort·e·s sont des raisons pour lesquelles nous œuvrons. Ce qui a d’ailleurs inspiré le titre de l’ouvrage de Vinciane Despret : Les morts à l’œuvre. De manière générale, suite à un décès, nous les vivant·e·s œuvrons à constituer un instant, à organiser un moment qui est celui de la veillée mortuaire, mais aussi du rite funéraire. 

Reprogrammer un temps pour la mort 

Il existe de nombreuses formes de rites funéraires, qu’ils soient religieux ou non. Ces rites peuvent inclure des gestes, des paroles, des danses et des chants. En occident, le rite funéraire se déroule souvent sous la forme d’une cérémonie, au cours de laquelle des personnes prennent la parole, mais peuvent aussi chanter, jouer de l’instrument, voire danser. La danse, le chant et la pratique d’un instrument ne sont pas considérés comme des rituels, car ils ne sont pas toujours utilisés lors des rites funéraires en Occident. En revanche, les prises de parole peuvent davantage être reconnues comme telles. 

Dans son mémoire L’art endeuillé : les rites funéraires dans les pratiques artistiques contemporaines, Luci Garcia explique qu’en Occident, lors du moment de la veillée funèbre ou du rite funéraire, nous faisons en sorte de nous éloigner le plus possible de la mort. Elle donne comme exemple la pratique de l’embaumement et du maquillage pour que les familles puissent voir la personne décédée. Il est admis que pour pouvoir voir le·a mort·e, il faut qu’iel soit en état, c’est-à-dire qu’iel soit comme s’iel était vivant·e, mais allongé·e immobile dans une boite. On doit accepter la mort sans la voir honnêtement. C’est ainsi que nous ne pouvons plus faire face à “cette mort de l’intime, cette disparition physique progressive en laquelle consiste la putréfaction. Le deuil est soudain, imposé, direct, sans étapes.¹⁶” 

Dans le domaine de l’art contemporain, il est possible de se réapproprier un rite funéraire. C’est le cas de l’artiste israélienne Iris Sara Schiller. Dans son travail artistique, elle œuvre à travers plusieurs médiums, de la sculpture à la peinture en passant par la photographie et la vidéo. Elle explore des sujets dont on parle peu, tels que la sexualité et la mort. Dès 1994, l’artiste créé des moulages de corps humains, un projet impulsé par son expérience de la mort qu’elle n’arrivait pas à appréhender pleinement. Le processus du moulage de corps humains est vécu par l’artiste comme un rite funéraire, ce qui n’est pas sans rappeler l’art du moulage mortuaire déjà pratiqué en Egypte Antique. Grâce au moulage, Iris Sara Schiller apprivoise le sentiment de vide qu’implique la perte d’un être cher. Toute une réflexion est alors alimentée sur l’empreinte telle définie par Georges Didi-Huberman dans La Ressemblance par Contact. L’empreinte, comme le moulage, est un corps présent, preuve de ce que le corps a été, mais qui aujourd’hui n’est plus. Le moulage fige en son sein plusieurs temporalités : l’empreinte du corps dans le plâtre est la marque d’un présent passé. En ce sens, le moulage peut atténuer la souffrance induite par l’absence de l’être aimé. 

La crainte de la mort surplombe souvent la crainte du temps qui passe. La mort est douloureuse puisqu’elle nous fait prendre conscience du temps, soit celui qu’il nous reste, soit celui que nous avons passé. 

Sophie Calle est une artiste qui œuvre beaucoup avec le temps. D’ailleurs, ses expositions personnelles demandent à prendre le temps pour les parcourir, fréquemment constituées de nombreux textes, d’images d’archives ou d’objets conservés. C’est une artiste qui expose sa vie intime, ainsi que celles de son entourage. Dans son exposition À toi de faire, ma mignonne, réalisée au Musée Picasso du 3 octobre 2023 au 28 janvier 2024, l’artiste a exposé une de ses œuvres les plus connues, Pas pu saisir la mort, qui dévoile un temps particulier, que nous connaissons peu nous les vivant·e·s : le temps du passage de la vie à la mort.  

Dans Pas pu saisir la mort, Monique Sindler, la mère de Sophie Calle, est filmée sur le point de mourir. La caméra est placée de sorte à ce que l’on voit Monique couchée sur un lit autour duquel se trouvent sa fille et une infirmière. Tout le moment du passage de la vie à la mort a été capturé par la caméra. Par moments, l’infirmière et Sophie Calle passent leur main sous le nez de la défunte ou appuient leurs doigts sur son cou pour voir si le pouls est encore là. Un moment intime qui, exposé publiquement sous la forme d’une œuvre vidéo, devient un moment collectif. Dans l’exposition À toi de faire ma mignonne, l’œuvre était projetée dans une petite salle sombre où ont été disposés des bancs pour que nous puissions nous asseoir. Un espace très simple, à l’image de la mort qui est présentée dans le film, douce et calme. La vidéo étant montée en boucle, la mort de la mère de l’artiste est rejouée à l’infini et nous nous surprenons même à tenter de déceler des indices sur le visage de la défunte qui viendraient témoigner de son passage dans le monde des mort·e·s. Cette œuvre nous incite à faire face et à analyser concrètement la mort pour ce qu’elle est vraiment.  

La question de la mort dans les arts contemporains peut-être traitée d’une multitude de façons, soulevant des interrogations diverses comme par exemple sur les limites de son esthétisation. J’ai choisi d’explorer ici comment l’art pouvait être un outil au même titre que les religions ou d’autres croyances, afin de nous aider dans cette difficulté à accepter la mort, à questionner la tendance que nous avons à l’évincer de notre quotidien. Les récits sont importants pour nous permettre de naviguer dans cette réalité. Les religions et autres traditions en délivrent beaucoup. L’art, quant à lui, offre des espaces où les récits se créent constamment. Vinciane Despret rappelle d’ailleurs que nous nous approprions des œuvres en inventant des significations et des interprétations à leurs sujets. C’est ce que nous appelons le principe de fabulation. En fin de compte, que nous soyons croyant·e·s, pratiquant·e·s, artistes, visiteur·euse·s ou spectateur·ice·s, c’est en embrassant des récits que nous créons ou découvrons, que nous pouvons trouver une forme de réconfort face à ce qui nous attend toutes et tous. 

Louise Adoue, publié le mercredi 5 février 2025 à 11:32. 

1.  Bien que rare, la veillée mortuaire à domicile continue cependant d’exister. La famille d’un·e défunt·e peut en faire la demande.   

2. HORVILLEUR Delphine, Vivre avec nos morts, petit traité de consolation, Éditions Grasset & Fasquelle, Coll. Le Livre de Poche, 2021, p.12.

3. Ibid, p.16.

4. Ibid, p.17.

5. Dont Mahomet, qui joue un rôle central dans la religion musulmane, est l’un de ses descendants.

6. Qui aura comme descendants des ancêtres de la culture juive et chrétienne. 

7. Le mont Golgotha était le lieu où les romains accrochaient leurs condamnés sur des croix en bois, comme l’a été Jésus-Christ, dont l’image est devenue un symbole pour les religions chrétiennes.

8. Il existe beaucoup d’hypothèses quant à l’emplacement de Jésus après sa mort, s’il a été placé dans un tombeau ou ailleurs. J’ai opté pour la version proposée par le National Geographic dans l’article “Le lieu de sépulture du Christ exposé pour la première fois depuis des siècles” https://www.nationalgeographic.fr/histoire/le-lieu-de-sepulture-du-christ-expose-pour-la-premiere-fois-depuis-des-siecles.

9. CHENIVESSE Sandrine, La Forteresse des âmes mortes, voyage initiatique dans les montagnes taoïstes, Éditions Actes Sud, Coll. Voix de la Terre, 2024, p.137.

10. Ibid, p.82.

11. Article publié en 2022 dans le n°36 de la revue Politica Hermetica, à la suite du colloque Art, ésotérisme et politique.

12. François Cheng, Et le souffle devient signe, portrait d’une âme à l’encre de chine, Éditions L’Iconoclaste, Paris, 2014. 

13. DESPRET Vinciane, Les morts à l’œuvre, Éditions La Découverte, 2023.

14. Vinciane Despret avait réalisé un premier ouvrage sur la question publié en 2015 et intitulé Au bonheur des morts: Récits de ceux qui restent, aux éditions La Découvertes. 

15.  Vinciane Despret, Les morts à l’œuvre, p.16-17.

16. Luci Garcia L’art endeuillé: les rites funéraires dans les pratiques artistiques contemporaine, art et histoire de l’art, 2020, p.35-36.