Penser la discrétion, un contrepied au système dominant

Une interview de l’artiste Marion Elluin-Dunand, réalisée par Louise Adoue et publiée le 24 mars 2025. 

Et si la discrétion était une attitude perçue de façon positive ? Si être discret était un positionnement affirmé qui aurait autant d’intérêt à être incarné dans notre société ? Marion Elluin-Dunand réactualise par ses photographies et ses vidéos la discrétion en marge des pensées généralisées qui lui sont souvent attribuées. À travers ses œuvres, elle joue avec notre regard en attirant l’œil sur des formes discrètement esquissées, fantomatiques, dans des paysages naturels énigmatiques. La discrétion se place à l’interstice du visible et de l’invisible, de la présence et de l’absence, antonymes qui envisagent l’être discret non plus animé par un respect des convenances incarnant un comportement moral, mais détenant une faculté de positionnement, de discernement des extrêmes. 

Marion Elluin-Dunand, Sans titre n°2, série photographique, 40x60cm, 2020. 

LA : Ton travail s’ancre sur la question de la discrétion à travers le médium photographique et vidéographique. Ainsi, tu nous invites dans un univers qui te semble propre. Peut-on dire que tes œuvres sont chargées d’une mythologie personnelle ? 

ME-D : Je ne souhaite pas me raconter et m’exposer. Les questions personnelles de mémoire, de souffrance, d’identité et de vécu ne sont pas celles que j’expose. Si tu souhaites convoquer la mythologie personnelle ici par le biais d’un univers singulier, alors elle peut faire sens. Nous pouvons retrouver certaines récurrences dans mes productions, comme les espaces naturels, des parties de corps, des ambiances ou bien un rapport particulier au temps. Mais cela n’engage jamais ma propre personne, ni ma propre histoire. Mes œuvres ont plutôt vocation à mettre en exergue des expériences vécues universellement, des états et des postures pouvant être partagés par toutes et tous. Tout cela dans l’optique de repenser et de réengager la discrétion au sein de notre monde contemporain. 

LA : Dans ta vidéo Sans-Titre n°1, tu crées une forme brumeuse en mouvement difficilement identifiable dans un bois. Comment définis-tu cette présence ? Est-ce qu’elle est reliée à l’univers de l’ésotérisme ? 

ME-D : Cette forme engage plastiquement des contradictions entre le visible et l’invisible, l’ostensible et l’indiscernable. Elle a pour intention de réunir plastiquement toutes ces antinomies en se situant à leurs interstices. À la différence du mouvement de la photographie spirit, je ne m’intéresse pas à l’ésotérique. Mais mon œuvre renvoie indéniablement à cet imaginaire-là ; du fantomatique et du mysticisme, bien que cela ne soit pas la valeur première que je lui apparente. À travers la mise en mouvement de ce corps dans un espace figé, une ambivalence paraît claire entre le déplacement et la fixation. Techniquement, comment réalise-t-on ces mouvements ? La fixité du fond est imposée par la fixité de l’appareil photo. En post-production, j’interviens sur le support vidéo pour le démultiplier et le superposer sur lui-même en transparence. Cette superposition intervient toujours avec quelques millisecondes de décalage par rapport à la séquence précédente. Ainsi, la forme se démultiplie des dizaines de fois de manière à garder visible sa trajectoire le plus longtemps possible, créant cet aspect fantomatique. Le fond, quant à lui, se démultiplie aussi, mais sa fixité rend les interventions numériques invisibles. 

Marion Elluin-Dunand, Sans titre n°1, (capture d’écran) diptyque vidéographique, 2mn en boucle, 2020.

LA : Dans ce processus photographique, penses-tu le lieu à partir d’une idée de mise en discrétion d’un corps dans l’espace ? 

ME-D : Cela diffère. Je peux autant avoir une idée bien précise de ce que je souhaite faire, comme cela a été le cas avec la vidéo de la forme en déambulation, qu’autant certaines fois n’avoir aucune idée de ce que je vais réaliser. Alors je me rends dans des lieux que j’aime, parce que les ambiances me plaisent, puis j’opère avec ces lieux. Souvent, ça n’aboutit pas, les conditions ne sont pas réunies ou l’idée n’est pas encore assez mature. Dans ce cas, j’y retourne plusieurs fois, jusqu’à ce que je sois satisfaite. Je n’ai jamais d’idées totalement figées. 

LA : Le traitement numérique est au centre de ta pratique. Tu retouches tes images à la manière d’une peintre. 

ME-D : Je réfléchis beaucoup au cadrage et à la disposition des éléments au sein du format paysage que j’impose à mes œuvres. Je souhaite que la composition soit harmonieuse et les couleurs sincères à celles du lieu d’origine. En effet, je les retouche, j’opère par petites touches, souvent à la manière d’une peintre. L’appareil photographique et ses réglages ne captent jamais réellement ce que nous avons sous les yeux. Ainsi, grâce au traitement numérique, j’arrive à redonner à mon image, à quelques détails près, l’atmosphère rencontrée. De ce fait, oui. Je pense que nous pouvons considérer mes œuvres comme des tableaux. 

LA : Tous les espaces avec lesquels tu travailles sont des espaces naturels. Quel rapport entretiens-tu entre la nature et la discrétion ? Pourquoi ne pas utiliser des espaces urbains pour traiter ce thème de la discrétion ? 

ME-D : Dans l’histoire du monde, le vivant a été et est d’ailleurs encore souvent aujourd’hui relayé au second plan. Nous ne considérons que trop peu les environnements naturels. En partie parce que le vivant qui l’habite est lui-même invisible si l’on ne s’y intéresse pas. D’ailleurs, nous employons souvent le terme « discrétion » pour qualifier les postures à prendre pour observer la faune sauvage. Il me semble que nous avons beaucoup à apprendre des modes de visibilité et d’invisibilité qui s’opèrent au sein du vivant. C’est une source d’inspiration inépuisable en matière de discrétion. La création dans des lieux naturels permet une invisibilité que je n’aurais pas si je créais en milieu urbain. 

LA : Notre société est à l’affût du paraître, de l’image et du « faire voir pour faire valoir ». Le thème de la discrétion que tu traites à travers tes œuvres est clairement politique.  

ME-D : Bien sûr ! En créant ces œuvres dans le cadre de mes recherches, j’incarne une position éminemment politique. La volonté de passer inaperçu ainsi que sa mise en pratique artistique se construisent en réaction à certains aspects de notre société contemporaine que je trouve anxiogènes. La visibilité devient la condition de notre existence et la culture de lʼimage de soi crée une perte de contact avec la réalité, lʼaltérité et le vivant. La discrétion en tant que positionnement ambivalent et nuancé apparaît comme une contre-attitude nécessaire au regard de la dimension hypertrophique de la monstration de soi dans notre société. Comme le dit Kafka, être discret aujourd’hui n’est au final ni un bien, mais surtout ni un mal. 

Marion Elluin-Dunand, Sans titre, extrait de la série photographique Corps obliques, 2022.

Retrouvez le travail de Marion Elluin-Dunand sur son compte Instagram @marionelluin-dunand mais également sur son site internet https://marionelluindunand.com/.